13.10.08

rien que huit jours

Un de mes sujets d'intérêt est les dates pascales dans les polars. Je dois connaître des dizaines de romans qui sont concernés, mais parmi ceux-ci j'ai été amené très récemment à considérer une sous-catégorie particulière, celle des récits couvrant exactement la semaine sainte, du dimanche des Rameaux au dimanche de Pâques.
Je connais depuis plus de 10 ans deux romans de ce type, étudiés dans diverses publications :
- Le parfum de la dame en noir, de Gaston Leroux, publié en 1908, se déroule du 7 au 14 avril 1895. En fait le roman débute le 6 avril par le mariage de la "dame en noir", la mère de Rouletabille, mais Rouletabille refuse d'assister au mariage et n'apparaît que le lendemain, pour emmener son ami Sinclair en "vacances de Pâques". Si les dates ne sont jamais accompagnées de précisions nominales, ces deux détails permettaient au "lecteur suffisant" de savoir que le 6 avril de cette année-là ne pouvait être que la veille des Rameaux, la religion catholique interdisant les mariages pendant la semaine sainte.
- Et le huitième jour..., d'Ellery Queen, publié en 1964, se déroule en 1944 et en 8 chapitres titrés de Dimanche 2 avril à Dimanche 9 avril. Comme dans le roman précédent, de multiples détails peuvent mettre la puce à l'oreille, et il suffit de consulter un tableau des dates pascales pour découvrir que cette semaine était la semaine sainte.

Jusqu'à il y a peu, je n'ai pas distingué de lien particulier entre ces deux romans, et puis en juin dernier j'ai découvert une nouvelle de Sébastien Fevry, Little green apples, écrite et publiée en 2001, et qui se passe pendant 8 jours consécutifs, en 8 sections intitulées de Dimanche 8 avril à Dimanche 15 avril. En 2001, le 8 et le 15 avril étaient les dimanches des Rameaux et de Pâques, mais ce n'est en rien explicite dans le texte, et le savoir n'aide pas immédiatement à comprendre les aspects intrigants de la nouvelle.
J'ai parlé ici de ce texte, en le comparant avec le roman de Queen, pareillement composé de 8 sections titrées des dates des 8 jours de cette semaine particulière.
Le 30 septembre, j'ai trouvé chez un bouquiniste Les quatre coins de la nuit, de Craig Holden (2000, 1999 pour l'édition originale Four corners of night). L'action s'y déroule du dimanche 31 mars au dimanche 7 avril 1996, et il est précisé qu'il s'agit des Rameaux et de Pâques, presque anecdotiquement pourrait-il sembler. Je ne crois pas du tout que ce soit anecdotique, mais je n'entends pas parler ici d'interprétation, toujours contestable, alors qu'il est indiscutable que les textes auxquels je m'intéresse couvrent exactement la semaine sainte.

J'ai été de plus frappé par les 38 chapitres de ce livre d'un auteur d'initiales CH. Pour comprendre pourquoi, et pourquoi j'ai eu le désir de trouver un polar de 21 chapitres d'un BA, il faudra lire ma page sur les polars BACH (où j'étudie un autre polar de C. Holden), et celle sur 21-38 chez Bach, toujours est-il que jai entrepris le 10 octobre de scruter les cotes A des rayons Romans de la médiathèque de Digne, et me suis particulièrement intéressé à la cote RP AKO, contenant 7 ou 8 romans de Boris Akounine.
Je connaissais de nom cet auteur à succès, mais n'ai jamais eu le désir de le lire, ayant peu de goût pour le polar historique en général, surtout lorsqu'il se passe dans un pays dont la culture m'est étrangère.
Pour l'heure, il n'était question que de nombres de chapitres, ce qui reste universel au-delà des lieux et des temps. Je n'ai pas trouvé mon bonheur unvigésimal, mais ma consultation des derniers chapitres m'a fait tiquer sur le titre du dernier chapitre de Missions spéciales, 5e tome du cycle des aventures d'Eraste Fandorine:
Une sale fin pour une sale histoire
9 avril, dimanche de la Résurrection, pendant la nuit

Il s'agit en fait du dernier chapitre du Décorateur, ce livre réunissant 2 enquêtes de Fandorine plus courtes que les autres romans du cycle, et Le Décorateur est composé de 9 chapitres datés du 4 avril, Mardi Saint, au matin, à la nuit de Pâques ci-dessus. Chaque nuit de cette semaine d'avril 1889, un assassin ensanglante Moscou par d'atroces crimes. Il s'agit du fou qui avait terrorisé Londres l'année précédente sous le nom de Jack l'Eventreur.
Il apparaît ici un enchaînement de faits dont la complexité infinie dépasse l'entendement, comme dit Queen à la fin du Huitième jour, et je vais essayar d'en dégager quelques traits.

Précisément, j'ai découvert le roman de Queen immédiatement après Le parfum de la dame en noir, en avril 97, ce que je relate ici. Puis il a fallu 11 ans avant que je retrouve un polar couvrant la semaine sainte, en juin dernier, particulier en ce qu'il s'agit d'une nouvelle, et 4 mois plus tard c'est la découverte coup sur coup de deux romans, en relation immédiate puisque c''est C. Holden qui m'a mené à B. Akounine (qui a choisi son pseudo en hommage à l'anarchiste Bakounine).

Il est fort possible qu'il existe des dizaines de récits policiers couvrant la semaine sainte. Je certifie ne connaître pour l'heure que les 5 susnommés, et je remarque une presque parfaite harmonie des années concernées, soit 1889-1895-1944-1996-2001. Deux couples de dates rapprochées, espacées de 6 et 5 ans, et la date intermédiaire fort proche de la moyenne des 4 autres (1945 aurait été l'idéal).
Selon cette chronologie, le 4e texte est celui intitulé en vo 4 corners of night. J'ai différé jusqu'à cet instant la révélation du titre du recueil contenant la nouvelle se passant en 2001, la 5e chronologiquement donc, 5, ni plus, ni moins...
Ceci parce qu'il s'agissait d'un concours de nouvelles sur les 5 sens, et ce n'est qu'en écrivant ce billet que je m'aperçois d'un lien entre la nouvelle de Fevry, concernant l'odorat, et Le Parfum...

Les 4 coins de la nuit est encore le 4e livre de la série que j'ai découvert, et celui qui m'a fait prendre conscience qu'il existait une série de textes formant une sous-catégorie des polars autour de Pâques.
Etant donné l'avalanche de coïncidences 4-5 qui ont précédé cette découverte, j'ai prévu l'existence obligatoire d'un 5e texte qui complèterait le sens de la série, sans imaginer qu'il me serait donné de le dénicher aussi immédiatement. Aussi, le 9 octobre, j'ai passé un message sur la liste interne de 813, association des amis du polar, donnant l'état de ma recherche et demandant si quiconque connaissait un autre titre. Le lendemain 10/10 je trouvais tout seul mon bonheur.

Je remarque que le total des années concernées par les cinq livres, 1889+1895+1944+1996+2001, est 9725, admettant pour moyenne exacte 1945.

L'année 1944 est celle du 4/4/44 aux 4/5es de la vie de Jung, ce 4 avril qui était le mardi saint. Dans le roman de Queen, ce mardi 4 avril débute par la visite au détective du Maître, vieillard sans âge. Il est perturbé car il a découvert que quelqu'un a touché pendant la nuit à la clé du "sanquetum", le lieu où sont entreposés les objets sacrés de la communauté, où lui seul a accès.
Jung avait à Bollingen une pièce où lui seul avait le droit de pénétrer, dont il gardait toujours la clé sur lui.

Vu tout ce qui concerne ce 4 avril, il ne m'a pas été indifférent que Le Décorateur débute le mardi saint 4 avril 1889, au lieu du dimanche des Rameaux canonique. En ce 4 avril on découvre la victime éventrée la veille au soir, en écho au 3 avril 1888 où a été assassinée la première victime officielle de Jack l'Eventreur.
Toutefois si le fou semble avoir été guidé par un "syndrome du 3 avril", ces jours ne sont pas identiques car le 3 avril londonien était une date grégorienne, tandis que le 3 avril moscovite est une date julienne, correspondant au 15 avril grégorien.
En 1889, la semaine sainte orthodoxe du 2 au 9 avril (julien) coïncidait avec la semaine sainte romaine du 14 au 21 avril (grégorien).
Ceci m'est immédiatement évocateur, car un certain Adolf Hitler est né le 20 avril 1889 à 18h30, en Autriche, soit quelques minutes avant la nuit pascale, déjà commencée à Moscou. C'est au cours de cette nuit pascale que Fandorine appréhende le criminel (qui se nomme Pakho !) et décide sans autre forme de procès de lui mettre une balle dans la tête, pour éviter tout risque qu'il reprenne jamais sa folie criminelle.
Je ne sais si Akounine avait Hitler en tête en décrétant cette exécution quelques heures après la naissance d'un des plus grands criminels de l'histoire, mais Hitler est convoqué expressément dans Et le 8e jour, où l'arche sainte du sanquetum se trouve abriter un exemplaire de Mein Kampf, que le Maître avait cru identifier au livre sacré recherché depuis des générations par sa communauté, livre qui n'était plus connu que par l'acronyme MKH.
Fandorine attribue 18 meurtres à Pakho. 18 est un nombre clé pour les néo-nazis, à lire 1-8 = A-H, initiales de leur Führer chéri. Il y a ainsi des groupuscules Combat 18 et autres...
Pour situer son affaire dans la semaine sainte russe, Akounine a été contraint d'utiliser le meurtre d'Emma Smith qui n'est guère imputable à Jack, et qui est souvent donné pour avoir eu lieu le lundi de Pâques, alors qu'Emma a selon ses dires été agressée par 3 hommes aux premières heures du mardi 3 avril 1888. Elle est morte le jour suivant, le 4/4 (âgée d'environ 44 ans).
En cherchant si l'Eventreur avait été relié à Hitler, j'ai trouvé plusieurs pages imaginant que le héros national philippin Jose Rizal aurait été soit Jack, soit le géniteur d'Adolf (et pourquoi pas les deux ?)
Je rappelle que j'ai vu maints indices reliant le diabolique Fred Larsan, mort dans la nuit pascale du 14 avril 1895 selon Le parfum de la dame en noir, à l'ennemi public n° 1 d'alors, Alfred Dreyfus, déporté au même instant à l'île du Diable.

Le plus étonnant est peut-être encore à venir. En 2000, j'ai résumé dans une brochure auto-éditée intitulée Que sans cesse mes huit jours me pendent au nez mes recherches polardo-pascaliennes. J'y parlais (entre autres) de l'acronyme MKH des victimes d'un serial killer dans un roman de Demouzon, rapproché par le hasard de mes lectures des Prisonniers du temps, de Michael Crichton.
Un explorateur du temps est piégé en pleine guerre de Cent Ans. Trois collègues organisent une expédition de secours et débarquent à leur tour dans le passé le jeudi 7 avril 1357. Ils réussiront à sauver le professeur et à se dématérialiser tous ensemble le lendemain soir pour regagner leur époque, laissant leurs poursuivants médusés.
Il n'y a jamais eu de jeudi 7 avril 1357, correspondant à une date grégorienne projetée avant la réforme du calendrier de 1582. En 1357, le 7 avril était un vendredi, de plus le vendredi saint. Ainsi, les 4 voyageurs disparaîtraient dans la nuit pascale, commémorant la disparition du corps du Christ de son sépulchre...
Il s'agissait probablement d'une bévue de l'auteur, mais j'avais été frappé par le fait que l'année 1357 se situait 532 ans avant 1889, or 532 ans est le cycle au terme duquel les dates pascales reviennent à l'identique dans le calendrier julien. Ceci m'avait permis d'apprendre, sans avoir eu l'idée de le chercher, que la semaine sainte julienne de l'année de naissance d'Hitler couvrait les mêmes jours que l'année grégorienne du roman de Queen construit autour de la semaine sainte et de Mein Kampf.
Cet excellent site donne tous les renseignements souhaitables sur le calcul de Pâques dans différentes traditions. Cette page y donne pour chaque année sa date grégorienne, julienne, et juive.

C'est le jeu BA-CH qui m'a amené à découvrir mon 5e élément à partir du 4e, alors que le 3e en juin avait été la nouvelle de Sébastien Fevry. Le Cantor était autrefois appelé en France Sébastien Bach, or mon récent billet Saint Pôle m'a fait vérifier sur la toile que le "cinquième évangéliste" était bien un nom donné à Saint Paul. C'est donc exact, mais ce titre a été aussi conféré à Bach.
Je remarque encore que je cherchais un BA en 21 chapitres, or Le Décorateur s'achève le 9 avril julien qui correspond au 21 avril grégorien.

Je dois avouer avoir peu apprécié cette Mission spéciale, en partie à cause de ma difficulté à mémoriser les personnages en -vitch, -ine, -ovna...
Mais ma visite à la cote AKO m'a fait m'intéresser à un autre roman de B.Akounine, Léviathan, pour ses particularités de construction.
Et non seulement ça m'a passionné, mais c'est un roman qui concerne éminemment Quaternité et que je commenterai ultérieurement en détail (qu'on se dépêche de le lire avant !)
En attendant juste une petite chose. La semaine sainte des Quatre coins de la nuit ne me semble pas anecdotique parce que le héros de Route pour l'enfer du même C.Holden se nomme Joe Curtis. Ses initiales sont JC, Curtis est l'anagramme de Cristu(s), et de multiples autres détails christiques dénotent une intention marquée de l'auteur. Chez B.Akounine, le seul maître après Dieu du Léviathan est le capitaine Joshua Cliff. Initiales JC encore, Joshua est le nom hébreu Jésus, et ce Cliff est mis hors circuit le mardi saint de 1878 par un stratagème qui causera sa mort quelques heures plus tard...

Le titre de ce billet est un souvenir d'une chanson de notre brillant Hallyday national, Rien que huit jours, qui était l'adaptation du 40 Days de Chuck Berry. Ce qui m'a paru adéquat pour parler de 5 semaines saintes de 8 jours.
La version de Cliff Richard:

et celle de Jojo :

2 commentaires:

ariaga a dit…

Tout a fait passionnant et clairement expliqué. Cela se lit comme un ...polar. comme je n'aime pas lire de longs textes sur ordinateur (because les yeux) je vais me l'imprimer et l'emmener avec moi pour les quelques jours de repos que je prendrai la semaine prochaine. Je me sens un peu nulle quand je lis des travaux aussi élaborés sur les romans policiers, une littérature que j'aime beaucoup. Je suis contente j'avais lu les ouvrages de départ de la recherche. Amitiés.

Ariaga a dit…

Il me semblait bien que j'avais lu ta note si intéressante, j'y suis revenue à la suite de ton commentaire. amitiés.