12.12.08

ex-Ceylan

Sri Lanka, ex-Ceylan, ex-Serendip, ex-Taprobane...
Comme dit dans le dernier billet, j'ai réagi en lisant la lettre du 1er février 45 de Jung à Kristine Mann, où il ouvre le récit de ses visions de 44 par :
Je me trouvais en un point situé exactement au-dessus de la pointe sud de l'Inde qui brillait dans une lumière bleuâtre argentée, et Ceylan reposait telle une opale étincelante dans la mer bleue et profonde.

J'avais pourtant lu à peu près la même chose dans le récit de Ma Vie...:
Je croyais être très haut dans l'espace cosmique. Bien loin au-dessous de moi j'apercevais la sphère terrestre baignée d'une merveilleuse lumière bleue, je voyais la mer d'un bleu profond et les continents. Tout en bas, sous mes pieds, était Ceylan et devant moi s'étendait le subcontinent indien.

LE PONT
D'ADAM

ou
PONT
DE RAMA

ou
RAMAR
SETHU

entre
DECCAN
et
CEYLAN

Je n'étais pas du tout conscient de ça lorsque j'ai donné sur mon billet Léviathans à gogo cette image du pont d'Adam, presqu'isthme entre Inde et Ceylan.
Cette image n'avait rien d'indispensable à mon propos, mais j'avais été séduit lors de mes recherches par ses couleurs, et par cette curiosité naturelle de près de 100 km de long, le pont d'Adam. Après lecture de la lettre à Mann, je trouve que, sur la photo satellite ci-dessus de la NASA, Ceylan ressemble bien à "une opale étincelante dans la mer bleue et profonde", la photo ci-contre n'étant pas mal non plus, et que Jung a peut-être été le premier à décrire, sinon à voir, ce joyau.
Le Pont d'Adam... Adam en hébreu signifie "homme", comme Mann en allemand, et l'un des éléments du Pont, le plus proche de Ceylan, est l'île de Mannar (mais cet Adam est en fait un Adham, personnage historique de Ceylan).
Dans le roman de Boris Akounine, c'est précisément en passant à droite de l'île de Mannar, au lieu d'emprunter l'un des chenaux navigables à gauche, que Charles Reynier, le second du Léviathan, entend naufrager le paquebot dans les premières heures du 19 avril 1878, vendredi saint. Il a pris la place du capitaine Joshua Cliff à Bombay le 16, mardi saint, par un subterfuge aux graves conséquences : bouleversé par un faux télégramme lui annonçant un accident survenu à sa fille, Joshua est hospitalisé après une attaque cérébrale, et Charles prend le commandement du Léviathan.
66 ans après cet échange imaginé entre deux marins, un réel échange se produit dans les destinées de deux médecins, toujours un mardi saint, le 4/4/44 : un autre Charles, Carl Gustav, se lève tandis que celui qui l'a sauvé, Theodor au nom théophore ("don de Dieu") comme Joshua ("Dieu sauve"), se couche pour ne plus se relever.
Les destins de Charles et Carl Gustav divergent nettement ensuite, puisque Charles ne survit que trois jours; Akounine ne révélant pas ce qu'il est advenu de Joshua, je peux imaginer qu'après un coma pendant lequel une NDE a expédié son corps astral au-dessus de Bollingen, où Charles lui a communiqué qu'il n'était pas encore temps de mourir, Joshua a miraculeusement guéri au moment exact de la mort de Charles, le vendredi saint.

Ce qui se passe explicitement ce vendredi saint 19 avril se suffit à soi-même.
Charles Reynier meurt, assassiné par le commissaire Gustave Gauche, après l'échec de sa tentative de couler le Léviathan.
Gustave meurt à son tour, tué de quatre coups de pistolet par la jeune Suissesse, alors que ...
le Léviathan se dirigeait à toute vapeur vers le nord, fendant les flots du détroit de Palk, rendus troubles par la tempête. Au loin la côte de Ceylan dessinait une ligne verte.
C'est quelques lignes après cette seule mention de Ceylan dans le roman qu'éclate le premier coup de feu blessant Gustave. La prétendue "jeune Suissesse" lui fracasse le coude droit, le poignet gauche, et le genou droit, pour lui faire avouer où il a caché le plan du trésor dérobé à Charles, avant de l'achever d'une balle dans la tête. 4 balles droite-gauche-bas-haut, on peut penser à une quaternité et, en ce vendredi saint, aux 4 branches de la croix et aux blessures du Christ (la symbolique chrétienne y inclut la couronne d'épines).
Une fin morale aurait été la mort à son tour de la Junge Schweizerin, mais Akounine a choisi de faire survivre la criminelle à un terrible accident, qui pourrait éveiller une veine interprétative : alors qu'elle semble maîtresse de la situation, une violente vague fait s'abattre sur son crâne une colossale reproduction de Big Ben en chêne...
Alors, Poséïdon qui s'en mêle, et Chronos qui vient contrecarrer son action ? Ou encore la revanche de Joshua car Big Ben doit son nom à un Benjamin, où ben est "fils" en hébreu, et le Fils sui importe le plus à la chrétienté est assurément Jésus/Joshua. Parallèlement les morts de Charles et Gustave pourraient signifier la résolution des antagonismes chez Jung (dont les deux prénoms semblent si problématiques que les anglo-saxons ne reconnaissent que "Carl Jung"), et la survie de la jeune Suissesse et de l'enfant qu'elle porte marquerait l'aboutissement du processus d'indivduation de Jung, libéré de ses scories et porteur de l'oeuvre essentielle du dernier cinquième de sa vie.
Dans le 5e chapitre de cette dernière partie de Léviathan (construit je le rappelle en cinq courants narratifs), le narrateur, amoureux de Renata et se refusant à accepter sa duplicité, constate néanmoins sa trouble identité, puisqu'elle a admis être Marie Sanfon, et qu'elle est encore Mme Reynier, puisqu'elle a épousé secrètement Charles Reynier, sinon Mme Bagdassar, puisque ce serait le vrai nom de Reynier... Une autre quaternité...
Sanfon... Je rappelle le "brouillard sans fond", bodenlosen Nebel, opposé par Jung à la vraie "vie", Leben, dans sa lettre à Kristine Mann relatant son expérience de 44. Les opposés Nebel-Leben forment un palindrome, et j'ai déjà remarqué diverses formes de renversement dans mon cheminement parti du 4/4/44, notamment pour ce qui concerne Léviathan :
- le nom REYNIER, presque palindrome de lettres.
- l'ambigramme suissesse-assassins, suggéré par l'épisode. J'ai procédé au montage ci-contre parce qu'un châle formant un triangle isocèle recèle la cache du trésor du rajah, et que Marie Sanfon a monté en Suisse une escroquerie portant sur une "étroite bande de terrain" achetée à un certain Möbius.
- un nom local du Pont d'Adam est RAMAR Sethu, Pont de Rama, parce qu'une tradition rapportée dans le Ramayana attribue son origine au dieu Rama.
- Adam ne peut manquer d'évoquer EVE, la première pécheresse opposée par la tradition chrétienne à Marie.
N'imaginant guère Boris Akounine avoir eu Jung à l'esprit en écrivant son roman, j'estime que les multiples échos jungiens de son récit en sont d'autant plus révélateurs (mais de quoi, that is the question ?)

Mon érudit ami Philippe Kerbellec m'a dit que le premier nom du Great Eastern, longtemps plus grand paquebot du monde, avait été le Leviathan.
Effectivement, et ceci rouvre la piste Verne envisagée pour d'autres raisons, car son roman Une ville flottante (18) concerne le Great Eastern.
Le Leviathan-Great Eastern a connu une histoire aussi mouvementée que celle du Vaterland-Leviathan. Ce Leviathan a d'abord été conçu pour assurer une ligne régulière entre l'Angleterre et Ceylan (tiens !), puis racheté avant son lancement par une autre compagnie pour une exploitation sur l'Atlantique nord, mais la clientèle a été rebutée par sa lenteur et son inconfort.
Il y a eu cependant des voyageurs curieux de naviguer sur ce géant des mers, et parmi eux Jules Verne qui a effectué en 1867 la traversée de Liverpool à New York, du 26 mars au 9 avril, et qui l'a contée dans ce roman plutôt fade, malgré l'addition de quelques péripéties imaginaires.
La relecture (possible en ligne ici) m'inspire quelques commentaires côté Jung-Akounine.
La principale péripétie imaginée par Verne est la présence à bord d'un ami du narrateur, le capitaine Fabian Mac Elwin, neuneu depuis qu'Ellen sa chérie a dû épouser pour raisons familiales le riche Harry Drake. Or Harry Drake est aussi du voyage, avec Ellen qui reste dans sa cabine, ayant perdu la raison... Ceci mène à un duel, la veille de l'arrivée à New York, le 8 avril.
Le narrateur est témoin de son ami Fabian, qui semble résigné à mourir, et puis au cours du duel Ellen surgit, et Harry qui avait l'épée levée pour frapper Fabian désarmé s'immobilise un instant, suffisant pour être foudroyé par un éclair providentiel, et tomber raide mort... Ellen retrouvant son chéri guérit en quelques jours...
Jung a confié à Barbara Hannah que la mort du médecin qui lui avait sauvé la vie était comparable à celle d'Asclepios, foudroyé par Zeus pour avoir ramené des hommes du domaine de la mort.
Le narrateur passe quelques jours en Amérique, puis rentre en Europe avec le Great Eastern appareillant le 16 avril, soit le mardi saint en 1867, comme en 1878, date de l'éviction du capitaine Joshua Cliff du Léviathan, comme en 1889, date où débute Le décorateur, roman sur lequel je reviendrai prochainement. Les dates de Pâques peuvent ainsi revenir à l'identique tous les 11 ans, jusqu'à 4 fois.
Une ville flottante s'achève donc ce mardi saint, et l'autre personnage pittoresque du roman est du voyage de retour aussi, le docteur Dean Pitferge, qui espère un naufrage et professe l'idée que "On ne meurt que parce qu'on occupe une place à laquelle un autre a droit !"
DEAN... Je renvoie à mes divers billets sur ces initiales des jeunes membres du Quintett, complétées par le C de son doyen Charles pour donner 5 notes CGDAE en quinte. Je me borne à ajouter que, selon la même convention, CEYLAN (ou sa forme anglaise Ceylon) correspond aux mêmes notes CEDEAG.

J'ai essayé de limiter ces 5 billets du 12/12 à ce que j'envisageais d'y mettre au début de leur rédaction, l'exploitation de mes investigations parisiennes. Ma recherche ne s'est cependant pas arrêtée là, ce qui est d'ailleurs une raison du retard pris dans leur écriture, et il me reste encore bien des choses à dire, notamment sur les multiples Léviathans.

Une coïncidence parisienne. J'ai été curieux de découvrir la nouvelle Bibliothèque François Truffaut, aux Halles, inaugurée le 5 décembre, et ai attendu son ouverture retardée à la FNAC voisine. Au rayon ésotérisme, mon attention a été attirée par cette couverture, où les lettres hébraïques aux 5 pointes du pentacle satanique sont
לויתן
soit le mot "Léviathan".
Au même moment, une dame tenant en main l'édition Folio de Ma Vie... de Jung est arrivée, demandant à un vendeur si l'édition Témoins éait disponible.

Sénégalais & Cingalais

Lors de ma découverte du motif quintessentiel de la vie de Jung autour du 4/4/44, j'ai tapé 4/4/44 sur Google pour voir, et vite ajouté d'autres clés de recherche car tous les premiers résultats concernaient une chanson de Youssou N'Dour, 4-4-44, qui ne m'inspirait guère a priori...
Stupide préjugé, car lorsque j'ai récemment enquêté plus avant, j'ai appris que cette chanson avait été composée parce que le 44e anniversaire de l'indépendance du Sénégal (4 avril 1960), tombait le 4/4/4 (4 avril 2004), or la genèse de ma découverte remonte à ce même 4 avril 04, dimanche des Rameaux, où le hasard relaté sur mon premier billet m'a fait miroiter l'aspect éminemment quaternaire de la date du 4/4/44 jungien.
La genèse - le Sénégal : c'est un palindrome, et le palindrome me semble depuis peu lié aux visions de Jung en 44, depuis ma consultation de sa correspondance lors de mon récent voyage à Paris, particulièrement de sa lettre du 1er février 45 à Kristine Mann, sur le point de mourir d'un cancer.
Cette lettre est disponible en français dans le second tome de la correspondance de Jung, comme dans ce recueil établi par Michel Cazenave, où je note le chrisme sur la couverture, alors que j'ai illustré de chrismes mon billet sur la particularité de la semaine sainte du 2 au 9 avril 1944, répétant les conditions exactes de l'année 30 supposée être celle de la Passion.
Jung expose dans cette lettre ses visions de 44, dont le récit est très similaire à celui publié dans Ma Vie..., à ceci près qu'il y omet le sort funeste de son médecin, ce qui n'aurait guère aidé sa correspondante.

j'ai été frappé par cette phrase :
Lorsqu'on parvient à se débarrasser de la volonté furieuse de vivre et qu'on a l'impression de tomber dans un brouillard sans fond, commence la vraie vie, avec tout ce pourquoi on était fait et qu'on n'avait jamais atteint.
Ce "brouillard", c'est NEBEL dans la version originale en allemand, où "vie" est LEBEN, renversement de NEBEL...
La vraie vie serait l'opposé, ou le complémentaire, du brouillard "sans fond" (bodenlos, alors que Jung naquit à Kesswil, au bord du Bodensee ou lac de Constance) : la totalité de la vie de Jung correspond bien, avec constance, à une unification des contraires.

Un autre mot m'a percuté dans cette lettre, que j'aurais cependant aussi pu voir dans le récit de Ma Vie..., où il est doublement présent, Ceylan : c'est d'un point situé vers 1500 km à l'aplomb de Ceylan et de la péninsule indienne que Jung "voyait" la terre, et c'est dans un lieu lui rappelant le temple de Kandy, à Ceylan, qu'il est convié, avant que le " messager venu de mon monde" (c'est ainsi qu'il désigne le docteur H dans la lettre à Mann) vienne perturber ses visions féeriques.
C'est précisément entre Ceylan et l'Inde, dans le golfe de Mannar, que se joue le dénouement de Léviathan de Boris Akounine, avec la mort des assassins Charles et Gustave et la survie de la junge Schweizerin, la jeune suissesse également assassine, mais j'approfondirai cet aspect dans le prochain billet.

Le temple de la Dent sacrée de Kandy, que Jung n'a visité qu'en 1938, n'est pas sans rappeler Bollingen, dont les 4 premières tranches ont été construites antérieurement : ensemble architectural hétéroclite construit juste au bord d'un lac, tour à gauche au toit à six pans.

Le Sri Lanka, l'ex-Ceylan, est aussi l'ex-Serendip qui a donné naissance au concept de serendipity, "découverte par hasard".
Wikipédia m'apprend que c'est dans une lettre de Walpole à Horace Mann qu'est né le mot serendipity, or c'est grâce à une lettre de Jung à Kristine Mann que m'est apparue l'importance de Ceylan.
Wikipédia donne en premier article connexe à la sérendipité celui sur la synchronicité.

Leben-Nebel : ce palindrome m'évoque immédiatement La Vie mode d'emploi, le livre microcosme de Perec, où il y a à peu près tout ce qui est imaginable, et beaucoup d'autres choses.
On y trouve ainsi un lieutenant Nebel qui perd la vie le 7 octobre 1943 (chapitre 27), ce qui vaudra au jeune Paul Hébert d'être déporté à Buchenwald 4 mois plus tard.
Soit donc en février 44, et un familier de l'exégèse perecquienne verra dans cette déportation en février une allusion au départ vers Auschwitz de la propre mère de Perec, le 11 février 43, date dont les éléments reviennent obsessionnellement dans son oeuvre. Je rappelle que c'est le 11 février 44 que Jung s'est cassé le pied, prélude à son hospitalisation et à son infarctus.
Sans développer ce thème ici, le nom du lieutenant Nebel comme l'histoire de Paul Hébert détaillée au chapitre 43 sont liés à une des multiples contraintes du livre, la dissémination dans ses chapitres des deux termes de l'expression désignant les déportés, "Nuit et Brouillard" (Nacht und Nebel), réunis comme par hasard dans le chapitre 43.

Si vie et brouillard sont donc présents dans le livre, c'est grâce à une exégèse d'un "le Sénégal, plutôt rongé vers la gauche", au chapitre 45, que je dois de connaître le palindrome "la genèse-Sénégal", et le riche index du livre donne trois occurrences de "Ceylan", dont la dernière me retient. Il est question au chapitre 70 d'une pièce de puzzle correspondant à l'Inde à laquelle Ceylan serait restée attachée. C'est sur les hauts-fonds de cet ancien isthme entre l'Inde et Ceylan que manque de naufrager le Léviathan.

Un autre abîme insondable : en marge d'un faisceau de coïncidences exposé ici, j'avais relu le premier paragraphe du premier chapitre de La Vie mode d'emploi dans un supplément offert avec Télérama du 4 février 2003, et cette relecture dans un contexte inhabituel m'avait révélé des répétitions insoupçonnées dans ce chapitre pourtant maintes fois scruté, caractérisé par le domino "double six". J'en fis part le 6 février 03 à la liste Perec YahooGroupes, en remarquant particulièrement une redondance dans la cinquième phrase qui, sans les autres répétitions, pourrait passer pour une inadvertance de l'auteur :
Ils se barricadent dans leurs parties privatives - puisque c'est ainsi que ça s'appelle - et ils aimeraient bien que rien n'en sorte, mais si peu qu'ils en laissent sortir, le chien en laisse, l'enfant qui va au pain, le reconduit ou l'éconduit, c'est par l'escalier que ça sort.
Aujourd'hui, je me sens vaciller en constatant que le renversement phonétique de "en laisse" est "Ceylan".

Tiens, les Cingalais ont reçu leur indépendance le 4 février 48, alors que le Télérama secourable est paru un autre 4 février. Les Sénégalais ont rejoint le Salon des Indépendants 12 ans (et deux mois) plus tard, le 4/4/60.
48 et 60, 4 et 5 fois 12 : j'avais avant de commencer ces billets exposant mes récentes découvertes parisiennes l'idée d'en faire un seul billet. Songeant à les organiser, et sachant par expérience que chaque approfondissement d'un sujet me conduit immanquablement à des développements imprévus, j'ai choisi de fragmenter mon propos en 4 billets, avec un 5e billet fusionnant les 4 précédents.
Pour marquer l'unité de conception de ces billets, j'ai débuté 5 billets le 12/12 à la même heure, 12:12, jour et heure déjà choisis l'an dernier pour un billet sur mon autre blog; selon les particularités de Blogger, ce sont les jour et heure qui seront affichés lors de la publication des billets. Pendant leur écriture, les commentaires imprévus ont tant proliféré que j'ai préféré faire 5 billets distincts, et oublier une concaténation qui aurait été trop longue.
Si cette saturation de 12 n'avait pas un sens particulier lors de mon choix, je n'avais pas alors conscience ni des 4 premières étapes de la construction de la Tour de Bollingen échelonnées des 48 aux 60 ans de Jung, ni des indépendances de Ceylan et du Sénégal en 48 et 60.

Pour les amateurs, le clip 4-4-44 de Youssou N'Dour :

théo d'or

Le cardiologue qui a sauvé Jung est donc Theodor Haemmerli, aussi connu en tant que Theodor Haemmerli-Schindler, peut-être parce que sa femme née Gertrud Schindler a joué un rôle important dans les association féminines suisses, sous le nom Haemmerli-Schindler.
Theodor, qui soigna notamment Rilke et Klee, est né le 24 novembre 1883, et mort le 30 juin 1944, d'une septicémie qui s'était déclarée le 4 avril précédent, le jour où son patient CG Jung était autorisé à s'asseoir sur son lit, après plusieurs semaines entre la vie et la mort. Il avait alors vu son médecin en "Basileus de Kos", ce dont il avait "déduit" qu'il était menacé de mort, mais Haemmerli avait tenu cette vision pour du pur délire, ce qui est bien compréhensible.

Theodor avait un frère cadet né le 17 octobre 1892, Armin, également médecin. Sans doute connaissait-il Jung indépendamment de son frère, toujours est-il qu'il lui a envoyé le 4 août 55 une lettre et une carte de Kos, précisément.
Sans connaître la teneur de la lettre d'Armin, il semble d'après la réponse de Jung qu'il n'y ait été question ni des récents 80 ans de Jung, ni de Theodor.
Voici le texte intégral de cette réponse du 25 octobre 55 (une moindre curiosité est son écriture 8 jours après l'anniversaire d'Armin, tandis que le 4 août venait 9 jours après celui de Carl Gustav):
Mon cher confrère,
Maintenant que l'avalanche de lettres à l'occasion de mon 80e anniversaire est à peu près passée, je peux enfin vous remercier pour votre aimable carte de Kos et votre lettre du 4 août, que j'ai beaucoup appréciée. Votre lettre de Kos m'a profondément touché du fait que feu votre frère, qui m'a pris médicalement en charge lors de mon infarctus de 1944, est associé pour moi, de façon mystérieuse, à Kos. Dans l'état délirant où j'étais alors, l'image de votre frère m'est apparue, auréolée de la couronne d'or d'Hippocrate, et m'a informé que j'étais déjà à 1500 km de la terre, mais qu'il ne m'était pas permis de m'éloigner davantage et que je devais au contraire retourner sur la terre.
Dès l'instant de cette vision j'ai craint pour la vie de votre frère, car je l'avais vu sous sa « forme archétype » [Urgestalt], celle du « Prince de Kos », ce qui signifiait sa mort. C'est seulement plus tard que j'ai appris que les grands médecins de Kos se désignaient eux-mêmes comme Βασιλεϊς (rois). Le 4 avril 1944 j'eus pour la première fois la permission de m'asseoir sur le bord de mon lit, et ce même jour votre frère dut s'aliter pour ne plus se relever.

Ma première remarque est que, à moins que cette lettre n'ait jamais été envoyée et qu'il s'agisse d'un vaste complot, Jung ne pouvait se permettre de raconter des bobards au frère de Theodor.
Malgré la brièveté du récit, Jung donne la date du 4/4/44, et un détail absent du récit détaillé dans Ma Vie (qu'on peut trouver presque complet ici, en anglais) : si je comprends bien, Jung a eu la vision de son docteur en "basileus de Kos" sans savoir que les grands médecins de Kos se désignaient eux-mêmes ainsi. Je me permets de noter la curieuse proximité de cette expression avec le "bacillus de Koch", la découverte d'un grand médecin qui a immortalisé son nom (et fourni le pseudo Basile de Koch).
Cette lettre à Armin Haemmerli est la seule recensée dans la correspondance de Jung, ce qui ne signifie pas obligatoirement que cet échange entre les deux hommes ait été unique. Peut-être y a-t-il eu des billets de politesse anodins jugés indignes d'être livrés au public.
Si cependant cette lettre envoyée de Kos par Armin était unique, ce serait une nouvelle formidable coïncidence à ajouter à l'affaire 4/4/44. Une échappatoire rationaliste serait d'imaginer qu'Armin ait été informé par son frère de l'histoire du Basileus de Kos, et qu'il ait expédié à dessein cette lettre de Kos. Pourquoi pas, mais pourquoi 11 ans après 44, en 55 ? Personne, et Jung le premier qui pensait n'avoir eu qu'un bref sursis après son infarctus de 44, ne pouvait imaginer que la date du 4/4/44 serait le pivot d'un idéal motif 4-1 d'une vie qui totaliserait 31360 jours.

Puisque je suis dans les chiffres, je continue, en avertissant que ce qui suit va être un brin ardu, sinon illisible pour les allergiques, mais voilà : la psychologie des profondeurs m'a d'abord attiré par le motif de la quaternité, et je me sens avant tout qualifié pour approfondir les questions numériques et logiques, plutôt que les aspects psychologiques hors de ma compétence. Alors j'ai découvert le nom du "docteur H", dans la bio écrite par Barbara Hannah, sous la forme
THEODOR HAEMMERLI-SCHINDLER
Je soumets chaque nom propre au Gématron, lequel traduit ses 3 composantes totalisant 25 lettres en 3 nombres 85 84 92 de somme 261.
Les noms germaniques en ae, oe, ue, s'écrivent également avec Umlaut, en ä, ö, ü, ainsi Google livre exactement les mêmes réponses avec Haemmerli ou Hämmerli.
Avec cette seconde forme, le Gématron donne la valeur 256, soit 4.4.4.4 (bicarré de 4).
Curieux pour l'homme du 4/4/44, et la forme 261 peut se lire 4.4.4.4 + 5, compte tenu des deux possibilités ä-ae.
Je n'avais trouvé lors de mes premières recherches aucune mention de l'aspect remarquable du 4/4/44, or voici qu'une des rares pages (18 ce 12/12) répondant à la requête "theodor haemmerli" est un article d'un psy brésilien, où c'est l'orthographe Hämmerli qui est utilisée, et où figure cette phrase:
A data da recuperação de Jung é muito sugestiva, 4/4/44; o número quatro, símbolo da plenitude e da individuação é repetido por quatro vezes.
Soit "La date de l'entrée en convalescence de Jung est très significative, 4/4/44; le nombre 4, symbole de plénitude et d'individuation, est répété 4 fois."

J'ai abordé dans mon billet quatterine ma marotte du nombre d'or et des noms dorés.
JUNG = 52 et HAEMMERLI = 84 sont précisément des noms en rapport doré, m'évoquant une curiosité liée à mon intuition du 4/4/44 aux 4/5es de la vie de Jung, à l'aube du 8 septembre dernier.
Juste avant m'était d'abord venu le rappel fulgurant qu'un roman lu 25 ans plus tôt, Un monde transparent de Morris West (paru en avril 83), donnait faussement à Jung le même anniversaire que moi :
J'ai remarqué ici le passage de 4 à 5 (enfants), qui pourrait éventuellement être lié à mon intuition. Sur le coup, au matin du 8/9, avant de me décider à me lever pour chercher les dates de Jung et vérifier mon intuition, que je n'imaginais pas à ce point exacte, j'ai fait un parallèle entre cette erreur sur la date de naissance de Jung (né le 26 juillet), et une erreur sur la date de naissance d'Unica Zürn, née un 6 juillet, que mon amie Dominique de Liège avait placée 10 jours plus tard dans son article Unica Zürn, Bellmer et Perec.
Jung déplacé du 26 au 6, Zürn du 6 au 16, il y avait là un chiasme qui m'a poussé à calculer :
JUNG = 52
ZÜRN = 79 ou ZUERN = 84
C'est bien plus troublant aujourd'hui où j'ai appris le nom du docteur impliqué dans le chiasme du 4/4/44, Hämmerli-Haemmerli = 79-84, exactement équivalent dans ses deux formes à Zürn-Zuern.
J'avais privilégié la valeur 79 dans cette étude, car les 3 personnes concernées par l'article de D. de Liège, Unica Zürn, Hans Bellmer et Georges Perec, ont ainsi chacune un ensemble doré nom-prénom, exceptionnelle rencontre.
Or il y a aussi 3 personnes présentes sur la page 4/4/44 de la BD présentée dans mon avant-dernier billet :
JUNG = 52 = 13x4
EMMA = 32 = 8x4 ou
EMMA JUNG = 84 = 21x4
HAEMMERLI = 84 = 21x4
Les valeurs de ces noms correspondent à une suite additive d'or, 32-52-84, quadruples des termes 8-13-21 de la suite de Fibonacci, étroitement associée au nombre d'or.
A l'instar d'un terme de la suite de Fibonacci qui est la somme des deux termes qui le précèdent, le nom EMMA est contenu dans celui de HAEMMERLI, qui permet cette remarquable anagramme croisée :
H
EMMA
I
L
E
R
Der Heiler, c'est "le guérisseur", et Jung a confié à Barbara Hannah que la mort du médecin qui l'avait sauvé répondait au mythologème d'Esculape foudroyé par Zeus pour avoir ramené des patients d'au-delà du seuil de la mort. Zeus est encore le dieu du "ciel", Himmel en allemand, sa légitime étant Héra, et cette autre anagramme est séduisante :
HIMMEL
E
R
A
Note du 13/01/09: Honte à moi, j'avais oublié que Jung citait précisément Zeus (étymologie sanskrit Dyaus, "ciel") et Héra dans le récit de ses visions de 44 :
La vallée se terminait en un amphithéâtre antique (...) Et là, dans ce théâtre, se déroulait l'hieros gamos. Des danseurs et des danseuses apparurent et, sur une couche parée de fleurs, Zeus-père de l'univers et Hera consommaient l'hieros gamos, tel qu'il est décrit dans L'Iliade.

Nous connaissons 3 dates de l'épisode de 44:
- 11 février, fracture du pied de Jung;
- 4 avril, lever de Jung et alitement de Haemmerli;
- 30 juin, mort de Haemmerli.
Du 11 février au 4 avril il y a 53 jours, ce qui m'est extrêmement évocateur car il est question à la fois du 11 février (1943) et de la période de 53 jours dans mon étude précitée, où elle est déjà une coïncidence relatée par Bellmer, une expérience de mort au terme de 53 jours.
Du 4 avril au 30 juin il y a 87 jours, et le meilleur partage doré de 140 (53+87) est précisément 53-87, en nombres entiers.

Autre approche, en prenant en compte les intervalles entre les jours clés, 52 jours (JUNG = 52) et 86 jours (CARL JUNG = 34+52 = 86).

Dernière curiosité, la confrontation en 55 de
CARL JUNG = 34+52 = 86 avec
ARMIN HAEMMERLI = 55+84 = 139.
Chaque élément du premier nom est en rapport d'or avec l'élément correspondant du second. Il a été vu que 52 et 84 sont les quadruples de 13 et 21, termes de la suite de Fibonacci qui se poursuit précisément par 34 et 55, CARL et ARMIN...
Ainsi chacun des deux noms peut correspondre d'une certaine manière à un motif quintessentiel 1+4.

Bollingen

Je regrette depuis peu après mon premier billet de n'avoir pas connu alors le détail de la construction en 5 étapes de la Tour de Jung à Bollingen, 4 étapes tous les 4 ans de 1923 à 1935, et une dernière étape bien plus tard, parfaite illustration dans la maison de Jung du motif 4+1 dessiné par sa vie, 4 fois 6272 jours de sa naissance au 4/4/44, puis 6272 jours jusqu'à sa mort.
Je vais tenter de réparer cette omission ici, en commençant par donner les photos de l'édition Gallimard Témoins de Ma Vie, absentes de l'édition de poche.

1923
Première étape : construction d'une tour à Bollingen, au bord du lac de Zurich, sur un terrain acheté l'année précédente. Jung voulait d'abord construire une hutte primitive, mais dès le début des travaux le plan se modifia, et la hutte devint cette tour à deux étages.

1927
Seconde étape : d'abord satisfait de son cocon maternel, Jung eut peu à peu l'impression qu'il y manquait quelque chose, et il y ajouta 4 ans plus tard la construction centrale avec une annexe en forme de tour.

1931 et 1935
Troisième étape : après encore quatre ans, nouveau sentiment d'incomplétude, et l'appendice en forme de tour fut reconstruit en une véritable tour, où Jung aurait sa pièce réservée.
Quatrième étape : en 1935, Jung ressentit le besoin d'un espace extérieur clos, et il ajouta une cour et une loggia du côté du lac (il n'y a qu'une photo pour ces deux étapes)

Voici ce qu'il en dit :
Elles (cour et loggia) constituent la quatrième partie de l'ensemble, séparée des trois parties du complexe principal. Ainsi naquit une quaternité, quatre parties de construction différente et cela au cours de douze années.

J'observe qu'en ces 4 années 1923-27-31-35 Jung né en 1875 a eu respectivement 48, 52, 56 et 60 ans, toujours des multiples de 4. Mieux, la Tour a été commencée l'année de ses 48 ans, 4 fois 12, et parvenue au stade de quaternité celle de ses 60 ans, 5 fois 12. Ainsi la Tour en son état de 1935 peut-elle correspondre à une quintessence temporelle du Jung bâtisseur...
Je me suis demandé s'il s'était passé quelque chose de significatif 4 ans avant le début de la construction, soit en 1919, or Jung indique avoir élaboré de 1918 à 1920 son identification du Soi à la quaternité et au mandala, ce qui a alors représenté pour lui un aboutissement ultime qu'il ne pourrait dépasser.
En datant cette découverte en 1919, avec un peu de bonne volonté, il reste à constater que c'était l'année des 44 ans de Jung... Sinon, à un an près, c'est bien vers 44 ans que Carl Jung (comme disent les anglo-saxons, en 4 et 4 lettres) a découvert la quaternité, et c'est peut-être son propre processus d'individuation qui l'a mené ensuite à s'identifier à sa Tour construite en 4 fois 4 ans...

Quoi qu'il en soit, l'état de la Tour en 1935 ne demeurera pas définitif. Après la mort de sa femme en 55, Jung décide une nouvelle transformation, l'élévation d'une chambre au milieu de l'édifice:
On pourrait dire que j'ai construit la tour dans une sorte de rêve. Plus tard seulement, je vis ce qui était né et la forme pleine de sens qui en était résultée, un symbole de totalité psychique. Elle s'était développée comme une graine ancienne qui avait germé.
Jung s'exprime en allemand, où "la tour" (c'est moi qui ai souligné) est der TURM, et "le rêve" der TRAUM, les mêmes 4 lettres avec au centre un A, tête de l'alphabet et donc symbole de l'unité.

Je conseille d'aller voir le site C.G.Jung, où il y a d'autres photos de Bollingen et des autres lieux où a vécu Jung.
A signaler que Michel Cazenave a consacré un livre entier, L'expérience intérieure (1997), aux demeures de Jung, avec de nombreuses photos de Flora Boboli, notamment des pierres gravées par Jung.
La "pierre", STEIN en allemand, est l'anagramme de EINST, "jadis", et Jung vivait à Bollingen comme jadis, sans électricité ni eau courante.

4/4/44

Je voudrais revenir sur la découverte fondatrice de ce blog, à la lumière de nouvelles informations, trouvées notamment grâce à la consultation de Jung, sa vie et son oeuvre (de Barbara Hannah) et de la correspondance de Jung.
C'est donc le 11 février 44 que Jung se casse le péroné en tombant dans la neige. Son médecin juge que cet homme de 68 ans doit être hospitalisé, mais l'alitement forcé ne convient guère au toujours très actif Jung qui fait un infarctus une dizaine de jours plus tard.
Il doit probablement son salut à la présence dans la clinique du plus brillant cardiologue suisse, Theodor Haemmerli-Schindler. Alors que Jung est entre la vie et la mort, il fait un genre de NDE, se voyant planer dans l'espace et regarder de loin la terre, pas déçu de l'abandonner (il faut en lire le récit détaillé sur plusieurs pages dans Ma Vie).
Sur le point d'accéder aux suprêmes mystères, il rencontre son médecin dans sa forme première de "Basileus de Cos" (roi de Cos où naquit Hippocrate) qui lui transmet que la terre déplore son départ, et qu'il doit y retourner.
Alors commence une lente guérison, au cours de laquelle Jung s'inquiète du fait qu'il a rencontré la forme première de son médecin, ce qui signifierait qu'il est sur le point de mourir. Il essaie de l'avertir, mais le "docteur H" ne comprend pas.
Jung imagine que c'est une sorte d'échange, et que le docteur doit mourir à sa place :
Et en effet je fus son dernier malade. Le 4 avril 1944 - je sais encore exactement la date - je fus autorisé pour la première fois à m'asseoir sur le bord de mon lit et ce même jour, il se coucha pour ne plus se relever. Peu après, il mourut de septicémie.

Il existe une BD, Introducing Jung, où Maggie Hyde et Michael McGuinness présentent la vie et l'oeuvre de Jung, sans y oublier l'épisode de 44. GoogleBooks permet par chance d'accéder parmi peu de pages à l'épisode complet, dans l'édition espagnole de la BD, qu'on pourra consulter en cliquant sur ce dernier lien.
J'en extrais cette page particulièrement remarquable (cliquer sur l'image en appuyant simultanément sur Shift/Maj pour l'avoir en grand format dans une autre fenêtre), où on voit Jung sur son lit, sa femme Emma à son chevet, et le docteur Haemmerli affichant sa sérénité devant les hallucinations de son malade.
- Bien que ce ne soit pas explicite, la forme 4/4/44 répétée dans la page montre que les auteurs sont conscients de la particularité de cette date.
- La page montre 4 vignettes de même format, formant un rectangle presque carré, un mandala, se référant tous à la situation avant la date fatidique, et un 5e dessin montrant Jung se dressant hors de son lit le 4/4/44, lui faisant dire :
Ce jour (le 4/4/44), le docteur H prenait le lit pour ne plus se relever. Il mourrait peu de temps après, de septicémie.
- Cette page est foliotée 104 dans l'édition espagnole, soit un nombre comportant les chiffres 1 et 4.
Ceci m'a donné envie de réaliser ce petit montage où Jung redressé apparaît au centre des 4 autres vignettes, illustrant les 6272 jours vécus après ce 4/4/44, alors qu'il avait précédemment vécu 4x6272 jours, comme l'éclosion d'une chambre au centre de la maison de Bollingen, 5e étape d'une construction qui représentait Jung lui-même (sujet du prochain billet).

Barbara Hannah signale de multiples synchronicités dans l'entourage de Jung, lors de sa maladie de 44. Elle détaille un extraordinaire cas que j'invite à lire ou relire dans son livre.
Elle indique par ailleurs que Jung a pu quitter la clinique début juillet 44, or j'ai appris ici que Theodor Haemmerli est mort le 30 juin 44, ce qui peut suggérer que pendant ce second trimestre 44 les états de Jung et Haemmerli ont évolué en parfaite complémentarité. Un brin d'audace permettrait d'imaginer qu'à l'instant même où Theodor expirait Carl Gustav se voyait délivrer son bon de sortie...
S'estimant d'ailleurs responsable de la mort du médecin, Jung a enquêté et appris que ses proches avaient jugé Haemmerli en piètre santé avant qu'il eût affaire à ce patient particulier, ce qui a un peu rasséréné Jung.

La même page m'apprend que Theodor Haemmerli a été diplômé de l'université de Zurich le 26 juillet 1907, soit le jour du 32e anniversaire de Jung. Je parlerai dans un prochain billet de la coïncidence survenue à l'occasion de son 80e anniversaire avec Armin Haemmerli, frère de Theodor.

Selon Barbara Hannah :
Jung s'éteignit exactement à l'heure juste et sa mort fut un événement naturel (...)
Elle entend par là que la mort de Jung était bien plus acceptable en 61 qu'en 44, sans, je pense, avoir su que l'exceptionnel équilibre quintessentiel autour du 4/4/44 était subordonné au décès exactement le 6/6/61, sinon exactement à 16 h (quatre heures moins le quart de l'après-midi, précise-t-elle).

Je voudrais encore commenter un détail linguistique associé à la dernière image de la page "4/4/44" :
Il est fascinant que le verbe incorporar de l'expression incorporarse en su cama, "se redresser dans son lit", signifie également "s'incorporer". Un peu d'audace permet encore d'imaginer que c'est ce 4/4/44 que la force vitale hésitant entre les deux hommes a choisi le corps de Jung et abandonné celui de Haemmerli.
Ne disposant que d'un petit lexique espagnol, j'ai consulté le Wiktionnaire, mais ce formidable outil a encore de vastes lacunes, notamment pour l'espagnol. Ainsi il ne connaît que le portugais incorporar-se, dont le sens semble quelque peu différent de l'homonyme espagnol, et dont il est indiqué le synonyme aderir.
Tout jungien qui se respecte connaît la célèbre formule au frontispice de la maison de Jung à Küsnacht,
VOCATVS ATQVE NON VOCATVS DEVS ADERIT
"Appelé ou non, Dieu sera présent"
C'est évidemment ce verbe latin qui est à l'origine du portugais aderir. Il m'a semblé devoir l'ajouter au Wiktionnaire, et j'ai constaté ensuite que, sans calcul, je l'avais fait ce 14, à 14:41.

30.11.08

Léviathans à gogo

Depuis le dernier billet, j'ai découvert d'autres Léviathans, et de multiples coïncidences formant un massif difficile à aborder. Le plus simple est de suivre l'ordre de mes découvertes.
Je me suis donc demandé, en finissant le billet sur Léviathan, qui dans le roman d'Akounine est un paquebot anglais, s'il avait existé des navires anglais de ce nom. J'ai donc googlé "RMS Leviathan" (pour la marine civile) et "HMS Leviathan" (pour la Royal Navy).
Pas de réponse civile, mais il y a eu 4 HMS Leviathan, dont l'un a combattu lors de la bataille de Trafalgar.
Ceci m'a évoqué aussitôt un curieux roman de Raoul de Warren, La Bête de l'Apocalypse (1956), où il s'agit du nom d'un navire, de 5 navires en fait qui, au cours des âges, ont tous été coulés à la même date, le 21 octobre, au même endroit, au large de Cadix. Celui de 1805 a disparu lors de la bataille de Trafalgar.
Il s'agit d'un roman "ésotérique", où la somme des dates des naufrages, 1656+1703+1782+1805+1942 = 8888, est censée faire pendant au nombre 666 de la Bête de la terre de l'Apocalypse, qui suit la Bête à 7 têtes venue de la mer (Ap 13), homologable au Léviathan d'Isaïe, "Serpent tortueux, Puissant aux 7 têtes" (Is 27). Le propos du livre semble être de démontrer que le cataclysme final annoncé par Saint Jean était la bombe sur Hiroshima le 6 août 1945, soit le 6e jour du 6e mois de la 6e année de la guerre (commencée paraît-il le 1er mars 40 lors de l'invasion de la Norvège, l'auteur ayant quelque peu bidouillé les données historiques pour parvenir à ses fins).
Ceci dit, j'aime assez ce livre, bien que je lui préfère le premier roman de de Warren, L'énigme du mort-vivant, imaginant une survie magique de Cagliostro grâce à la réunion tous les 80 ans dans la Nuit de la Nativité julienne de 4 personnes... Il en sera peut-être question ici plus tard. La curiosité qui m'interpelle est qu'il y a une crucifixion féminine dans La Bête de l'Apocalypse, alors que j'ai envisagé Léviathan d'Akounine inspiré par la Tentation de Saint Antoine, peint par Félicien Rops l'année où se passe le récit.
Il est fort difficile de résumer ce roman foisonnant. Une jeune fille est soupçonnée par un groupe ésotérique séculaire d'être la grande prostituée babylonienne Ishtar ayant traversé les siècles. C'est elle dont le groupe a tenté de se débarrasser en coulant les 5 Bêtes de l'Apocalypse, et elle est finalement crucifiée, avec une autre "témoin", sur la montagne des Quatre-Vents, le 3 août 45, le Maître du groupe s'attendant à la voir ressusciter 3 jours et demi plus tard, conformément à la prophétie. Mais elle est sauvée par ses amis, et c'est le Maître qui est crucifié à sa place...
Les fils de l'affaire sont dénoués 3 jours plus tard, semble-t-il rationnellement, par la jeune fille elle-même, en voie de guérison, lorsqu'on apprend l'explosion d'Hiroshima...

Mardi dernier, je suis passé à la médiathèque de Digne où j'ai scruté le rayon Akounine, dont je n'ai pas encore lu toutes les oeuvres.
Rien de neuf, mais deux petits pas à droite m'ont mené à la cote AUSter (Paul), et à son Léviathan (1992)... J'ai pourtant lu ce roman il y a quelques années, mais il m'était complètement sorti de l'esprit en abordant Akounine. Je l'ai donc emprunté, pour (re)découvrir que son personnage principal est Benjamin Sachs, dont le sort est lié à sa naissance le 6 août 45, à l'exact moment où Little Boy explosait sur Hiroshima...
Le lecteur ne connaîtra pas la raison du titre du roman, qui serait celui d'un chef-d'oeuvre commencé par ce Sachs, écrivain dont la vie s'est trouvée bouleversée par un fait divers à la suite duquel il a détruit son manuscrit, et consacré sa vie à détruire les répliques miniatures de la statue de la Liberté, nombreuses aux USA. En hommage à son ami, le narrateur reprend ce titre Léviathan pour son récit, en cinq parties ou grands chapitres nettement tranchés, numérotés de I à V.
C'est à la suite du rejet d'un ultimatum lancé au Japon le 26 juillet à la Conférence de Potsdam que Truman a ordonné le bombardement atomique d'Hiroshima, puis celui de Nagasaki 3 jours plus tard, suivi le 15 de la capitulation japonaise. Ce 26 juillet était le 70e anniversaire de Jung.

L'enquête Google m'a révélé qu'il a existé un paquebot Leviathan, à la curieuse histoire :Vaterland en Allemagne en 1913, il a été immobilisé par la guerre aux USA, puis réquisitionné et rebaptisé Leviathan lors de l'entrée en guerre des USA.
Hitchcock a travaillé en 1938 à un film sur le Titanic, et il comptait utiliser ce qui restait alors du Leviathan pour ses décors.
C'est curieux, car j'avais remarqué la date du 14 avril 1878 dans le roman d'Akounine, jour d'un meurtre commis à bord du Leviathan. Le coupable, le second Reynier sentant le filet se resserrer autour de lui, élimine le capitaine le 16 avril et tente, dans la nuit du 18 au 19, de naufrager le navire, sacrifiant ses 2000 passagers... C'est dans la nuit du 14 au 15 avril que le Titanic a sombré.
Or le naufrage du Titanic est un sujet privilégié des amateurs de bizarreries, à cause d'un roman écrit 14 ans plus tôt sur le naufrage du Titan, avec de multiples similarités, et de la présence parmi les victimes d'un écrivain métapsychiste, WS Stead, obsédé par les naufrages et qui s'était résigné à cette traversée vu la prétendue insubmersibilité du nouveau Titanic.
J'ai une implication personnelle dans ce sujet, car en 2006, deux amis que je connais indépendamment et qui eux ne se connaissent pas, Bertrand Meheust et Jean-Pierre Le Goff, ont chacun écrit un livre sur la question, alors qu'il n'existait jusqu'ici aucun ouvrage français uniquement consacré à ces étrangetés. Celui de Jean-Pierre, Les abymes du Titanic, est paru 6 mois après celui de Bertrand, Histoires paranormales du Titanic, que Jean-Pierre a pu consulter, ce qui lui a permis d'ajouter un parallèle entre leurs vies, relatif aux naufrages. Bertrand a dédié son livre à un marin qui lui a sauvé la vie, lors du naufrage, où 5 personnes périrent, du Carpe Diem parti un matin de 68 de Douarnenez. Or Jean-Pierre est natif de Douarnenez, et ceci lui a rappelé le jour où il a vu son père pour la dernière fois, en mars 45 (au moment où commence la Bête de l'Apocalypse) : âgé de deux ans et demi, il avait eu le sentiment qe son père partait pour très longtemps, et effectivement celui-ci disparut quelques semaines plus tard dans l'explosion de son navire ayant heurté une mine au large de l'Ecosse.

Ces découvertes ont probablement remué quelques neurones dans ma cervelle fatiguée, si bien que je me suis rappelé tout seul vendredi 28 qu'il y avait eu une BD intitulée Les Léviathans parue jadis dans Métal Hurlant. Expédition au grenier où je conserve mes MH, et effectivement il s'agit d'une série dont le premier épisode est parus dans les numéros 69 à 72 de MH, de novembre 81 à février 82.
Il s'agit d'une BD scénarisée et dessinée par Paul Gillon, dont le héros se nomme Olivier Decan (ou Décan dans certaines cases), ce qui est, comme disait l'autre, bouleversifiant :
- Je rappelle que le second billet de ce blog était consacré à la BD Quintett, en 5 tomes dessinés par différents artistes, dont Gillon, sur un scénario de Giroud. J'avais remarqué les initiales des 4 plus jeunes membres du Quintett pouvoir former le mot DEAN, complété en DECAN dans le 5e tome (dean et decan étant deux formes issues de la racine latine decanus, "dixième", "doyen").
- Je notais aussi l'équivalence des lettres NDAE aux notes GDAE, notes en quinte (de même CNDAE équivaut aux quintes CGDAE), or Gillon a précisément dessiné Histoire d'Alban Méric, le violoniste du Quintett, et un violon a 4 cordes accordées en quinte, G-D-A-E, sol-ré-la-mi.
- J'ai lu Léviathan d'Akounine parce qu'il s'agit d'un roman à 5 voix, en écho immédiat à Quintett dont je venais de découvrir le dernier épisode 3 semaines plus tôt, et me suis donc intéressé aux Léviathans de Gillon en rapport second avec Quintett.
- Ce réseau Quintett-Léviathan-Gillon-Decan était déjà prodigieux, mais en ce 28 novembre l'actualité était centrée sur la tragédie de Bombay, fomentée par les Moujahidine du Deccan, nom de la majeure partie de la péninsule indienne, Bombay se situant sur la côte ouest du Deccan.
- Wikipédia m'a appris que la première forme française de ce nom était Décan, et qu'il signifiait originellement "droite" (ou "dextre", plus reconnaissable, soit le sud puisque les anciens s'orientaient face au soleil levant). La dernière partie de Léviathan d'Akounine se passe le long de la côte du Deccan, le paquebot ayant quitté Bombay le 16 avril, le dénouement survenant le 19 après la tentative de Reynier de faire sombrer le Léviathan entre Ceylan et la côte est du Deccan, la droite de la droite donc...
Ci-contre le Pont d'Adam ou Pont de Rama entre l'Inde et Ceylan, où n'existent que quelques étroits chenaux évitant de contourner Ceylan (merci Wikipédia).
- Je rappelle que le rôle du doyen (dean-decan) de Quintett Charles Guibert est dévolu dans Léviathan d'Akounine au commissaire Gustave Gauche, et il y a de quoi perdre définitivement son nord en constatant que le personnage principal de Léviathan d'Auster (austral ?) est un Benjamin, ben yamin signifiant "fils de la droite"...

La rubrique Deccan de Wikipédia signale en article connexe Trapps du Deccan : un trapp désigne une formation géologique dont un des premiers exemples est au Deccan, or le premier épisode des Léviathans débute par une entrevue entre Décan et son supérieur Lionel Trapp. Voici les vignettes 4 et 5 de la première planche :
Je ne vois guère quoi ajouter. Le mot trapp est plutôt rare, sinon récent, ainsi il ne figure pas dans mon dictionnaire encyclopédique Larousse de 79, et je ne vois pas pourquoi Gillon aurait voulu évoquer l'Inde. Le nom du supérieur ferait plutôt allusion au "piège" (trap en anglais) dans lequel Trapp envoie Decan...

La série des Léviathans a connu une évolution mouvementée. Ce premier épisode, ensuite baptisé Plan Aspic, est paru dans Métal après avoir été commandé par BD Magazine qui a déposé son bilan entretemps. Il s'achève semble-t-il sans avoir résolu les énigmes en cours, laissant Decan mort dans le naufrage de l'Argonaute. Ce n'est qu'en 1990 que paraîtra la suite, où ressuscite Decan, et le dernier volet attendra 2000... L'intrigue de départ semble s'être quelque peu effilochée dans ce Réactions en chaîne, qui commence un 17 avril, et s'achève si je compte bien deux jours plus tard, soit un 19 avril, comme Léviathan d'Akounine.

Quelques développements un peu plus pointus.
L'apparition de Trafalgar m'a encore rappelé mes recherches sur QUATTERINE et les anagrammes, qui m'avaient amené à une constatation : l'énoncé le plus immédiat de 11 lettres ESARTULINOQ comportant le mot "quatre" serait "quatre lions", ce qui évoque les 4 lions de bronze de Trafalgar Square, belle image de quaternité autour de la colonne Nelson.
Le "lion" hébreu est arieh, mot de 4 lettres de valeur 216 = 6.6.6.

En 1983, j'ai écrit le premier texte que j'ai tenté de faire publier, sans succès.
C'était un roman de SF où le savant Jason Van Cleft remontait le temps jusqu'en 1918 pour assassiner Hitler et éviter au monde la tragédie du nazisme. Ca ne se passait pas comme il l'avait escompté, mais ce qui importe ici est que Van Cleft justifiait son entreprise par une interprétation de l'Apocalypse selon laquelle le 666 johannique correspond comme chez de Warren au 6e jour du 6e mois de la 6e année de la guerre, homologué sans complication au Jour J, au 6/6 où de plus la flotte du Débarquement est arrivée face au Mur de l'Atlantique à 6 h GMT.
Comme de Warren, que je n'avais pas lu alors, j'avais joué avec les 1260 jours de la prophétie, et calculé que 1260 jours avant le Jour connu comme "le plus long" tombaient le 24 décembre 40, soit le jour précédant la Nuit de Noël, traditionnellement la plus longue de l'année.
Confrontant mon exercice à celui de de Warren, je m'aperçois que le 21 octobre 42, la date clé du naufrage de la dernière Bête de l'Apocalypse autour de laquelle tourne tout le roman, serait le 666e jour à compter du 24 décembre 40 (ou du 25 décembre inclus, ce qui semble être le mode de calcul utilisé par de Warren pour ses 1260 jours du 21/2/42 au 3/8/45).
Je suppose que de Warren a choisi cette date du 21 octobre à cause de la bataille de Trafalgar, et a trouvé ensuite quelques autres événements historiques maritimes pouvant servir son propos. Je n'ai pas cherché à approfondir le contexte historique des premiers naufrages évoqués dans le roman, mais la consultation du 21 octobre sur Wikipédia me fait découvrir qu'il s'agit de la date de la tragédie d'Aberfan en 66, où un terril a enseveli ce village gallois, notamment son école, faisant 144 morts dont 116 enfants. Cette catastrophe est célèbre pour d'extraordinaires prémonitions, bien attestées, ainsi une fillette a pu dire à ses parents que son école disparaîtrait sous une masse noire, mais qu'elle n'avait pas peur de la mort, car ses amis June et Peter resteraient avec elle ; elle était enterrée quelques jours plus tard entre June et Peter. Un extraordinaire autre cas ici, où une femme de Plymouth a vu en rêve la catastrophe, et l'a décrite le 20 octobre à plusieurs personnes avec des détails d'une stupéfiante précision.
Je suppose qu'un rationaliste forcené nierait ces cas, rejetant d'emblée tous les témoignages contraires à sa vision des choses. Le même rationaliste aurait évidemment peu de chances de lire La Bête de l'Apocalypse, où 10 ans plus tôt de Warren introduisait cette date fatidique du 21 octobre, en l'associant étroitement au noir : chaque Bête est coulée un 21 octobre à l'instigation d'un Blake, d'un Black ou d'un Noir, et le noir est la couleur des Chevaliers de L'Apocalypse, la mystérieuse secte veillant à l'accomplissement de la prophétie.
Et c'est donc le 21 octobre 66 que la terre a bougé à Aberfan, engloutissant le village sous le noir crassier, noir souvent présent dans les prémonitions associées. Le nombre des morts, 144, est encore un des nombres clés de l'Apocalypse (21,17). Si la catastrophe n'a évidemment pas l'ampleur de l'explosion d'Hiroshima, elle permet d'imaginer chez de Warren, descendant d'une illustre famille anglaise, un don de prémonition plus convaincant que ses constructions tortueuses.

Ceci m'a rappelé une chanson que j'adorais à cette époque, Bells of Rhymney de Pete Seeger qui a mis en musique en 64 un beau poème sur le pays minier gallois. Croisant avec Aberfan, j'apprends ici ce qui ressemble à une quaternité jungienne : il y avait 3 couplets à la chanson de Pete Seeger, composée sur un poème d'Idris Davies, puis Jeannie Williams y a ajouté un 4e couplet évoquant Aberfan, couplet que cette folkeuse chantait elle-même, et qu'elle a remis à Pete Seeger qu'elle a rencontré.
Le détail de l'affaire est hallucinant : cette galloise a émigré en Nouvelle-Zélande le 21 février 66, et elle remarque que la catastrophe a eu lieu exactement 8 mois plus tard ; c'est le 21 octobre, quelques heures après l'annonce de la tragédie, qu'elle a composé son couplet. Or le roman de de Warren insiste, plutôt gratuitement, sur l'importance des 8 dans les naufrages des Bêtes, notamment celle coulée le 21 octobre 42, 8 mois exactement après la décision alliée du débarquement allié en Afrique du Nord. Je remarque encore que le fondement de l'affaire, le jeu 666-8888, supposé être une inscription gravée sur le socle d'une statuette babylonienne d'Ishtar, équivaut à un ternaire-quaternaire jungien au carré, en quelque sorte, car ces nombres sont les doubles de 333 et 4444.
Je n'ai trouvé sur Youtube qu'un enregistrement en concert de Pete Seeger, manquant de relief sonore ; je conseille aussi les vidéos de John Denver (toutes ces versions n'ont que les 3 couplets originels).

22.11.08

Léviathan

Voici, à la suite de la promesse du billet Rien que huit jours, quelques commentaires sur Léviathan de Boris Akounine (1998, 2001 pour la traduction française).
J'y expliquais ce qui m'avait fait m'intéresser à B.Akounine, et découvrir sans m'y attendre le 10 octobre Le Décorateur, roman se passant pendant la semaine pascale de 1889. Léviathan attira aussi mon attention ce jour-là, pour sa structure remarquable évoquant Quintett de Giroud, où 5 personnes donnent tour à tour leurs visions fragmentaires et subjectives des mêmes faits.
C'est un peu différent ici. Un horrible crime a été commis à Paris le 15 mars 1878, et le seul indice abandonné par le meurtier est une épingle en or identifiant un passager de 1e classe du Léviathan, cadeau offert à l'occasion du voyage inaugural du paquebot de Southampton à Calcutta, départ le 19 mars. Le commissaire Gustave Gauche rejoint le navire, où une enquête discrète du capitaine révèle que 4 passagers n'ont pas l'emblème doré - une baleine d'or.
Aussi le commissaire Gauche est-il contraint de participer à la croisière, ayant obtenu du capitaine que les 4 suspects, 2 hommes et 2 femmes, partagent sa table aux repas, lui permettant d'enquêter discrètement...
Le roman est constitué de 3 parties de chacune 5 chapitres, chaque chapitre ayant son mode de narration épousant le point de vue d'un des 5 protagonistes.
C'est plutôt bien mené, d'autant que le hasard a voulu qu'un certain Eraste Fandorine soit admis à cette même table. Le lecteur peut ainsi suivre, au fil des récits des divers protagonistes, les progrès de la propre enquête du héros d'Akounine, sans avoir accès à ses intimes pensées.
Un nouveau meurtre a lieu le 14 avril, dimanche des Rameaux en 1878, et date funeste dans la navigation puisque ce sera celle du naufrage du Titanic en 1912.
Le dénouement, à triple détente, survient le 19 avril, soit vendredi saint. Je suis plus passionné par les identités des coupables successifs, en rappelant que j'avais vu dans l'âme noire du Quintett de Giroud, le vieux psychiatre Charles G., un écho synchronistique au psy Carl G. Jung ("jeune"). Les coupables successifs sont ici :
- Charles Reynier, le second du Léviathan, qui ne faisait pas partie des suspects. Il laisse une confession complète de ses crimes avant, semble-t-il, de se donner la mort.
- Gustave Gauche, le commissaire qui a cédé devant l'énormité de l'enjeu fabuleux de l'affaire, le trésor du rajah Bagdassar composé de 512 pierres précieuses de 80 carats... Il tue Reynier, en s'appropriant le secret de la cache fabuleuse, la confession de Reynier laissant entendre que ce secret est perdu.
- la jeune Suissesse Renata Kléber : c'était la complice et maîtresse de Reynier, dont la confession avait pour but de la laisser insoupçonnée, afin de lui permettre à elle et à l'enfant qu'elle porte de récupérer le trésor. Reynier ayant perdu sa baleine d'or, il avait emprunté celle de Renata, insoupçonnable écervelée de 19 ans ne semblant préoccupée que par "son état". Il s'agit en fait de l'aventurière belge Marie Sanfon, de 10 ans plus âgée, qui savait que son amant n'avait pu se suicider; elle tue Gauche après lui avoir extorqué le secret du trésor, mais est ensuite démasquée par Fandorine.

Je suis bien conscient de la fragilité de ma lecture Charles G. = Carl Gustav dans Quintett, qui s'appuyait sur quelques autres détails, et qui ne constituait en aucune façon une interprétation. Je n'imagine pas en effet que Giroud ait pensé à Jung, pas plus que je ne vois a priori ce qu'il viendrait faire dans ce roman, que j'ai cependant lu à cause de ma récente lecture de Quintett, or voici qu'au lieu du manipulateur Charles Guibert, désireux de démontrer sa théorie de L'assassin qui est en vous, je trouve trois assassins en 1878 (3 ans après la naissance de Jung), dont les deux premiers sont Charles et Gustave, comment mieux faire ?, et la troisième une présumée citoyenne suisse (comme Jung), jeune de surcroît...
Gustave évoque dès le premier chapitre la théorie de Lombroso sur les criminels nés, théorie que Charles (dans Quintett) entendait réfuter.

Et le vendredi saint dans tout ça ? J'avais parlé du capitaine Joshua Cliff (JC, avec Joshua = Jésus), mis hors circuit le mardi précédent par une ruse du second Reynier, or il me semble avoir découvert autre chose de plus convaincant encore en constatant que l'année 1878 est célèbre pour une crucifixion scandaleuse, celle proposée par Félicien Rops dans sa Tentation de Saint Antoine.
En ce vendredi saint 19 avril 1878, les deux larrons Charles et Gustave meurent, je ne me hasarderai pas à identifier lequel était le "bon" (Reynier est le bras droit du capitaine, et l'autre le commissaire Gauche). Sans Fandorine Renata aurait probablement mené à bien son plan, mais il démontre qu'elle n'est autre que l'aventurière belge (comme Félicien Rops) Marie Sanfon (Rops ne pensait-il pas à Marie ?)
Renata-Marie est blessée d'un sévère coup qui fait craindre pour sa vie ou celle de l'enfant qu'elle porte, mais tous deux sont saufs, et Fandorine prédit amèrement que la séduisante jeune femme embobinera facilement ses juges et sera bientôt libre. Quelle différence avec ce qui se passera 11 ans plus tard dans Le Décorateur où, dans la nuit pascale de 1889, Fandorine exécute lui-même le tueur qu'il a démasqué.

Le Léviathan est un navire anglais, or les navires figurent parmi les rares "choses" qui ont le privilège d'avoir un genre en anglais, alors que la plupart des animaux sont neutres (it). Mais un navire est féminin (she), et Jung a précisément rationalisé l'aspect féminin du Léviathan biblique. Je suis particulièrement frappé par cette illustration de Psychologie et Alchimie, où on voit le crucifix appâter le Léviathan. Je suggère de consulter les index des oeuvres principales de Jung pour d'autres commentaires et illustrations.
L'analyse de Jung se trouve rejoindre certains commentaires kabbalistiques, rapprochant la valeur numérique du mot hébreu Leviathan (=496) de celle du mot Malkhout (=496), "Royauté", désignant dans la mystique juive l'aspect féminin de la divinité, la Shekhina. L'énigme de Marie Sanfon est décidément un abîme sans fond, car elle est triplement associée à la royauté :
- son pseudo Renata ("renée") commence par la syllabe "reine";
- elle est la femme de Reynier, fis du rajah ("roi") Bagdassar, destitué par l'occupant anglais;
- Reynier est pratiquement un palindrome construit sur la syllabe "rein(e)";
- La Vierge Marie est encore "Reine des cieux", Regina Cæli, hymne chantée de Pâques à la Pentecôte.

Quintett de Giroud m'avait amené à Quintet d'Altman, série d'assassinats programmée par une volonté extérieure, avec Newman dans le rôle principal. J'avais remarqué l'aspect ambigramme de NewmaN, or cette histoire d'assassins et de suissesse ne peut manquer de m'évoquer le Fait divers renversant que mon ami Gef a peut-être été le premier à signaler, en octobre 2000:
Il est toujours fascinant que la prétendue Suissesse soit la femme du quasi-palindrome Reynier, et qu'ils forment un couple d'assassins.

La couverture de la première édition d'Azazel, la première enquête de Fandorine, m'a conduit à écrire un billet sur mon autre blog. Si j'avais identifié immédiatement une illustration du Voyage au centre de la terre, il m'a semblé que la couverture de Léviathan était aussi une illustration tirée d'un Jules Verne, j'ai d'abord pensé aux Aventures du capitaine Hatteras.
On pourra vérifier sur le lien ci-dessus que ce ne semble pas être le cas, mais qu'il était permis d'attribuer encore à Riou cette illustration, et que ce roman était à privilégier, puisque le Forward de Hatteras a aussi deux mâts et une cheminée. Plutôt que des dessins plus ressemblants à la couverture de Léviathan, j'ai choisi ce mandala où Riou est supposé montrer la lune telle qu'elle apparaît en Arctique.
Le Léviathan, soit dit en passant, ne risquait guère de rencontrer de banquise entre Southampton et Calcutta. Il aurait été remarquable que la couverture ait montré le Forward qui a quitté Liverpool le 6 avril 1860, qui était un vendredi saint, ce que Verne n'indique pas, pas plus que dans Cinq semaines en ballon, où le Victoria prend son envol le 18 avril 1862. Les deux premiers Voyages extraordinaires publiés commencent tous deux des vendredis saints, et la suite de l'oeuvre de Verne montre d'autres allusions pascales. En utilisant l'équivalence i=y envisagée plus haut pour Reynier, j'avais dans mon article de Teckel n°2 (2004) traduit ce secret vernien par l'anagramme :
Verne didn't say "Vendredy saint"

16.11.08

l'heure du chrisme

Mon renouveau d'intérêt récent pour Et le huitième jour... (1964), polar atypique d'Ellery Queen, m'a fait porter attention à un détail précis : le 6e jour, soit le vendredi 7 avril 1944, le Maître de la communauté de Quenan est mis à mort par les siens au moment exact du coucher du soleil.
Comme il l'a été vu, ce vendredi est le vendredi saint, et l'ensemble du roman est une parodie de la Passion, liée aux recherches alors récentes sur les manuscrits de Qumran. Si le but exact en est peu clair, il est au moins certain que la mort du Maître au coucher du soleil est une distorsion par rapport aux Evangiles, qui situent la mort du Christ vers 15 h. Marc et Luc indiquent alors une éclipse de soleil qui aurait duré trois heures (bien entendu j'aborde ici la crucifixion d'après les seuls témoignages connus, ceux des Evangiles, sans préjuger de leur véracité).
Si l'heure du crime est minuit dans notre civilisation où la date change à 24:00, ce serait plutôt dans la culture juive au coucher du soleil, déterminant le passage au jour suivant. Ainsi le vendredi 7 avril 1944 après le coucher du soleil est-il le samedi (shabbat) 15 nissan 5704 pour les Juifs, et ce n'est pas une date quelconque puisque c'est la Pâque juive, Pessah.
Dannay, le "Queen" principal né Daniel Nathan dans une famille juive pratiquante, a donc situé, intentionnellement ou non, la mort du Maître en même temps le vendredi saint chrétien et la Pâque juive.
Ceci devient plus troublant lorsqu'on se souvient que, précisément, la crucifixion a eu lieu dans l'après-midi précédant un shabbat qui était aussi Pessah, ce qui a conduit à dater la Passion en l'année 30, où le 15 nissan tombait au soir du vendredi 7 avril.
Le problème est complexe, les historiens devant rendre compte des multiples contradictions entre les témoignages bibliques, et de problèmes calendaires complexes, ainsi d'autres dates sont suggérées, mais il faut se préoccuper de ce qui était disponible pour Dannay en 1964, où l'année 30 recueillait toutes les faveurs. Par exemple le best-seller international Jésus en son temps de Daniel-Rops (1945, écrit en 44 !) donne pour date de la crucifixion le vendredi 7 avril 30.
Ainsi les conditions spécifiques de la semaine sainte supposée originelle se sont trouvées répétées en 1944. Je me suis demandé si cela arrivait fréquemment, et j'ai eu la stupéfaction de découvrir que c'était la première fois en 1944 que réapparaissaient depuis l'an 30 ces deux conditions spécifiques (Pâques le 9 avril, Pessah le 8), et que leur prochaine occurrence ne reviendra qu'en 2479.

Je donnerai en fin de billet le détail (plutôt rébarbatif) de mes investigations.

1944 est donc une année très particulière, unique pour nous puisqu'un roman se passant en 2479 relèverait de la S-F.
Au-delà de la fiction, la semaine sainte 44 est encore celle de l'événement fondateur de ce blog Quaternité, la "résurrection" de Jung le 4/4/44, le mardi saint où son docteur s'alitait pour ne plus se relever, frappé de septicémie. Quel était le nom de ce médecin ? Quel jour est-il mort ? Passionnantes questions dont j'espère un jour connaître les réponses.

Et le huitième jour... Cette formule apparaît à diverses reprises dans la Bible, notamment à propos de la fête de Chemini Atseret (Nb 23,39 par exemple), très importante fête clôturant Souccot, fête des Cabanes, se confondant en Israël avec Sim'hat Torah, célébrée le lendemain dans la diaspora.
Dannay est né le 20 octobre 1905, soit le 21 tichri 5666, le 7e jour de Souccot, ou, s'il est né après le coucher du soleil, le 22 tichri, soit Chemini Atseret ("fête du 8e jour") qui était cette année un samedi, circonstance souvent jugée favorable. Quoi qu'il en soit, il existe un lien entre ces journées du 21-22 tichri et celles du 14-15 nissan (la veille et le jour de Pessah), car la prière journalière demande la rosée du 15 nissan au 21 tichri, et la pluie du 22 tichri au 14 nissan.
Ceci peut conférer une touche intime à la mort du Maître à cheval sur les 14 et 15 nissan, passage de la saison humide à la saison sèche, Dannay étant né à l'autre pôle de l'année, passage de la saison sèche à la saison humide.
Il est encore à noter qu'en l'an 5704 (1943-44) où Dannay a situé l'intrigue du roman, le 21-22 tichri correspondait au 20 octobre (1943), son anniversaire dans l'autre calendrier.

Mes premières analyses m'avaient fait supposer que la motivation personnelle principale de l'oeuvre était la naissance de Dannay le 20 octobre, à l'exact opposé dans le cercle de l'année de la naissance de Hitler, le 20 avril 1889, un samedi saint (et, je le sais depuis peu, à quelques minutes de la nuit pascale).
Hitler est en outre natif d'Autriche, Österreich, le royaume de l'Est, ou d'Ostara, divinité de l'équinoxe, également nommée Eostre ou Eastre, qui a donné son nom à une fête païenne récupérée par l'église chrétienne, Ostern en allemand, Easter en anglais. Ostara était selon Jung l'archétype de la Mère.
L'indice le plus sérieux de l'importance pour Dannay de la naissance pascale de Hitler est un détail du 8e jour : l'une des deux autres dates données dans le roman, en-dehors de la semaine de 1944, est le 8 avril 1939, le jour où le Maître a retrouvé le livre saint Mk'h, qu'Ellery découvrira avec horreur être Mein Kampf, la bible des nazis.
Ce 8 avril 39 était aussi un samedi saint, comme en 44.

Je ne crois pas avoir perçu jusqu'ici toute la portée d'une curiosité unique dans l'oeuvre de Queen : les intitulés des 8 chapitres de Et le 8e jour... (1964), de Dimanche 2 avril à Dimanche 9 avril, reprennent la forme exacte des 20 sections de Coup double (1950), dont les 4 premières sont :
Mardi 4 avril
Vendredi 7 avril
Samedi 8 avril

Week-end 8-9 avril

L'année n'est pas précisée, contrairement à Et le 8e jour..., mais ne peut être que 1950 si les données ne sont pas fantaisistes, 1950 qui est la 3e et dernière année du 20e siècle où Pâques est tombé le 9 avril.
Je ne suis pas sûr d'avoir été conscient que les trois premiers titres aient été "doublés", précisément, repris dans Et le 8e jour.... Dans aucun autre Queen les chapitres ou sections n'ont pour titres des dates.
Je savais que cette semaine sainte de 1950 était particulière, en ce qu'elle coïncide exactement avec les 8 jours de la Pâque juive, Pessah étant tombé le 2 avril en 1950/5710, mais la mort du Maître à cheval sur vendredi saint et Pessah apporte un nouvel éclairage à certains détails de Coup double.
Le 7 avril 50, vendredi saint donc, Ellery apprend à New York la disparition à Wrightsville dans la nuit du 1 au 2, la nuit de Pessah donc, d'un certain Anderson, un nom qu'on pourrait traduire avec un peu de bonne volonté "Fils de l'homme" (le nom André vient du grec anêr, "homme", mais le Fils de l'homme des Evangiles est un rejeton du plus courant anthropos.)
Le 8 avril la fille de cet Anderson, Rima, vient quérir l'aide d'Ellery, et ils gagnent tous deux Wrightsville le lendemain, Pâques, ou 8e et dernier jour de Pessah. Un "fils de l'homme" qui a une fille nommée Rima (Mary...), qui est supposé mort la nuit de Pessah bien que son corps ne soit pas retrouvé..., ça commence à faire beaucoup, mais il est difficile d'imaginer que Dannay ait écrit Coup double avec déjà l'idée de publier ultérieurement son 8e jour...
Il est en fait difficile d'imaginer quoi que ce soit, tant d'éventuelles intentions sont subordonnées à de rarissimes coïncidences calendaires. Ainsi je crois pouvoir relier le début de Coup double (le titre original Double double étant préférable) un 4/4 à la surdétermination des 4 et des D dans le roman, mais je ne m'attends pas à semblables subtilités chez Akounine. Je rappelle son roman Le Décorateur étudié dans Rien que huit jours, qui commence le mardi saint 4 avril 1889 et s'achève la nuit pascale du 8 au 9 avril suivant, dates juliennes correspondant à la semaine sainte grégorienne du 14 au 21 avril 1889. Je ne sais si j'ai vu juste en reliant l'exécution du fou criminel à la naissance quelques heures plus tôt de Hitler, mais le vertige me prend devant le début de ce roman un autre 4/4, en fait 16 avril grégorien, qui était cette année-là Pessah. Pour un motif peu convaincant, un syndrome de répétition qui aurait conduit Jack l'Eventreur à replonger dans sa folie criminelle au soir du 3 avril julien, sa série londonienne ayant commencé un 3 avril grégorien, Akounine a donc débuté son roman par un étripement dans la nuit pascale juive...
Je présume que ce ne peut être intentionnel, ne soupçonnant aucunement Akounine d'accréditer de quelque manière que ce soit la légende des meurtres rituels attribués aux Juifs à l'approche de Pessah, triste propagande hélas toujours d'actualité.

Une dernière curiosité du 8e jour. Le mercredi, après avoir discuté avec l'homme qui a vendu le 8 avril 39 le livre Mk'h au Maître, Ellery pressent que le nombre de dollars d'argent constituant le trésor des Quenanites est important, et le verset de l'Apocalypse sur le nombre d'homme 666 lui revient à l'esprit.
Mais, bien sûr, 666 était un nombre bien trop important. Il fallait qu'il connaisse le nombre exact - il le fallait absolument. Et pour cela, il devait retourner à Quenan et compter les pièces dans l'arche sacrée.
Ellery retourne donc à Quenan, pour y découvrir le magasinier Storicai assassiné, alors qu'il s'apprêtait à voler les 30 dollars restants. Storicai avait trahi le Maître pour 30 pièces d'argent.
Au-delà de l'évidence, les 30 deniers de Judas, l'épisode donne le nombre 30 comme un nombre fatidique, à deviner, alors que ce serait précisément en l'an 30 que Judas Iscariot aurait trahi pour 30 deniers, et peut-être pas par hasard puisque l'exégèse suppose que ce nombre reflète la valeur numérique du nom hébreu Iehuda, pour frapper les esprits (l'an 30 était bien évidemment inconnu de ses contemporains, mais les Evangiles indiquent que Jésus a entamé son ministère à 30 ans).
Le "nombre d'homme" 666 a été rapporté à de multiples individus supposés maléfiques, Hitler ayant bien sûr eu sa part d'interprétations forcées. Par exemple HITLER = 666 selon un alphabet A=100, B=101, C=102... (mais pourquoi A=100, sinon pour avoir le bon compte ?)
Le récit queenien rapproche le nombre 666 des 30 deniers, or il existe une occurrence du nombre 666 dans l'Ancien Testament où, après la visite de la reine (Queen !) de Saba, il est indiqué que Salomon recevait chaque année 666 talents d'or (I Rois 10,14).
Je rappelle que Dannay était natif du premier mois de l'année (5)666.

Après la bizarre expérience relatée ici, j'ai renoncé à illustrer ce billet de crucifixions, et j'ai choisi quelques chrismes glanés sur la toile.
Le chrisme est une sorte de mandala formé des lettres du nom grec de Jésus-Christ, qui a connu de multiples formes depuis les orignes du christianisme ; c'est depuis peu le caractère unicode U2627 :

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Voici les infos promises sur les concordances Pâques-Pessah.
Cette page donne les Pâques grégoriennes le 9 avril, cette autre déjà signalée donne les correspondances dans le calendrier hébraïque.

Pâques n'est tombé le 9 avril que 3 fois en ce siècle (1939, 44 et 50), et il n'y a qu'en 44 que Pessah tombait le 8 avril. Entre la réforme grégorienne (1583) et le 20e siècle, Pâques est tombé 6 fois le 9 avril (1651-62, 1719-30, 1871-82), et aucune de ces années Pessah ne tombait le 8 avril. Il n'y aura aucune concordance non plus pour les 13 prochaines Pâques le 9 avril (2023-34-45, 2102-75-86-97, 2243-54, 2311-22-95, 2406), et ce n'est qu'en 2479 que Pâques sera le 9 avril et Pessah le 8, si bien sûr ces fêtes sont encore célébrées, et selon les mêmes calculs.

C'est dire que depuis l'instauration au rang de dogme de la fête de Pâques chrétienne (au concile de Nicée en 325), c'est en 1944 que se sont répétées pour la première fois les conditions spécifiques de la semaine sainte supposée originelle. Les dates de 326 à 1582 sont faussées par l'inexactitude du calendrier julien, qui avait dès 300 trois jours de retard sur l'année solaire. Antérieurement à Nicée, les célébrations de la mort ou de la résurrection du Christ étaient très diverses selon les Eglises.

Je n'ai trouvé nulle trace sur la toile du constat que 1944 avait été la première année répétant les circonstances de la semaine sainte originelle de 30. Mon premier essai a été de googler easter 30 1944, et le premier résultat ce 16 novembre est le récit de Gene Meese, descendu à bord d'une Forteresse Volante le 9 avril 44, qui a dû sa survie à son parachute et a passé la fin de la guerre au Stalag 17-B, ce qui n'a guère dépaysé ce canonnier de Boeing B-17 (mais il n'était pas seul dans ce cas, les prisonniers US étant volontiers dirigés vers ce Stalag 17, immortalisé par le film homonyme de Billy Wilder, dont le sergent Schulz a inspiré la série TV ultérieure Papa Schultz).

Ce 17 novembre, pendant l'écriture de ce billet, une balade du côté de Jaron m'a fait passer devant un chêne sur lequel on avait cloué deux lattes en croix de Saint-André, en Chi grec donc, esquissant un chrisme avec le tronc de l'arbre, droit comme un Iota. Isaïe 11,1 :
Un rameau sortira du tronc de Jessé...